La vérité sur les Mr Freeze

Malgré la pluie drue qui s’abattait sur la petite campagne du Japon de l’Envers c’était un beau jour que celui auquel débute notre histoire. Les cerisiers en fleur laissaient flotter leur doux parfum, qui se mêlait à l’odeur de la pluie dans le vent printanier. Sur le chemin, porté par ce souffle  s’avançait un chanteur d’un pas tranquille.

Mr Freeze, arrivé en haut de la petite butte qui surplombait la vallée, réajusta d’un geste fluide et précis son armure sur ses épaules et sa cotte de maille qui lui recouvrait le torse. Au cœur de l’attention et face à des milliers de regards attentifs, il leva la main droite, haut au-dessus de sa tête, mettant ainsi en valeur les muscles de son bras puissant qui tenait une sorte de marteau dont le bout avait été recouvert par une bande de tissu. Il n’avait pas besoin de lever les yeux vers ceux qui l’entouraient pour savoir ce qu’il avait à faire. Il attendit quelques instants, immobile, tandis que des gouttes de pluie coulaient le long son bras dressé comme une provocation vers le ciel. Puis, pareil à un coup de tonnerre, il abattit son marteau sur le bouclier qui lui faisait face, mettant par là même fin au silence tendu qui s’était installé. Boum… Boum… Le voilà lancé. Ses marteaux frappent en rythme et font trembler la terre tandis que sa voix, profonde et suave, commence à s’élever. Le son s’amplifie et emplit bientôt toute la vallée, résonnant dans la poitrine des spectateurs réunis pour le concert.

La musique de Mr Freeze était vraiment très appréciée au Japon de l’Envers, l’empereur lui-même la tenait en très haute estime et était déjà venue à plusieurs reprises en personne pour assister à des représentations. Peut-être était-il également présent ce soir pour écouter tonner les boucliers sous la pluie battante mais cela paraissait peu probable. De toute façon pour Mr Freeze, l’empereur n’était qu’une personne parmi toutes celles avec lesquelles il appréciait de partager sa passion.

Après deux longues heures d’ivresse sonore, les derniers échos de musique s’éteignirent enfin dans la vallée. Mais le calme fut bien éphémère car il fut vite remplacé par une salve d’applaudissements et des cris de remerciement enthousiastes. Mr Freeze, grand sourire aux lèvres, descendit alors de sa butte de terre d’un pas que la pluie avait rendu lourd, les vêtements imbibés d’eau. Satisfait du bonheur qu’il voyait briller dans les yeux du public qu’il laissait derrière lui, il regagna sa tente où l’attendaient déjà des ambassadeurs venus du Palais Impérial. L’Empereur n’était donc pas venu. Les hommes qui lui faisaient face avaient les traits tirés de ceux qui avaient effectué une longue chevauché pour être à temps ce soir. Leurs habits raffinés étaient à présent souillés par la poussière devenue collante avec la pluie. Malgré l’inconfort et la fatigue auxquels ils n’étaient pas vraiment coutumiers, ils paraissaient contents d’avoir assisté au spectacle qui semblait les avoir mis dans de bonnes dispositions. Mais cela n’allait pas durer, Mr Freeze le sentait déjà. Dès qu’ils l’eurent aperçu les visages se recouvrirent d’un masque ne laissant plus aucune émotion paraitre. Les négociations allaient pouvoir commencer.

Alors que tous prenaient confortablement place dans la tente dressée pour l’occasion, Mr Freeze se planta au milieu du cercle formé par les ambassadeurs, les dents serrées, le regard dur. Il  n’était pas question de fléchir, de se montrer faible. Il savait ce que les ambassadeurs exigeraient de lui et il n’était pas prêt d’accepter le marché. Il attendit cependant que les hommes en face de lui prennent la parole et expliquent la raison de leur visite. Voilà, c’était bien ce qu’il avait redouté. Ils voulaient l’acheter ! En faire une de ces petites marionnettes de l’empereur, un de ses divertissements personnels. Oh, bien sûr il serait bien payé, une belle petite fortune même, mais rien ne vaut le prix de la liberté. Son talent n’appartenait qu’à lui seul, tout comme son corps et il choisissait lui-même à qui il voulait l’offrir, même si cela le condamnait. La musique comme toute belle chose, se devait d’être accessible à tout le monde, pauvres ou riches, jeunes ou vieux, à tous !

Mr Freeze savait ce qu’il lui en couterait de ne pas accepter une telle proposition mais il était sûr de ses convictions. Alors, le regard fier et déterminé, il leva la tête, regarda chacun des ambassadeurs, l’un après l’autre, droit dans les yeux, et c’est de sa voix la plus douce et la plus profonde qu’il prononça ce simple mot : non. Simple, mais lourd de conséquences car dans les minutes qui suivirent il fut enchaîné et entraîné par les ambassadeurs. Les rares spectateurs encore présents, atterrés, le regardèrent passer et disparaitre dans la nuit. Ce fut la dernière fois qu’on vit Mr Freeze et qu’on entendit sa voix.

Mais il ne faut pas croire que l’histoire de Mr Freeze fut oubliée, loin de là. Son histoire fut transmise à bien des enfants à travers les siècles. Il était devenu un héros pour tous les défenseurs de l’égalité et de l’universalité de la culture. Son insoumission déplut bien sûr très fortement à l’empereur qui interdit donc de prononcer son nom ou de raconter son histoire. Alors, on  se mit à fabriquer des petits marteaux en bois qui se transformèrent au fil des ans en petit tube de glace à manger, de toutes les couleurs, en référence au nom interdit de ce héros, Mr Freeze.

Clotilde d’Orléans

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